FAQ — Syndrome du bébé secoué
Par Maître Yohan Dehan / Maître Allan Schinazi, avocats au Barreau de Paris. Mis à jour le 19 avril 2026.
Cette sous-page regroupe 10 questions-réponses expertes sur le syndrome du bébé secoué (SBS / traumatisme crânien non accidentel), côté victime et côté mis en cause. Consultez aussi nos articles dédiés : Indemnisation de la victime et de sa famille et Stratégies de défense pénale.
Qu’est-ce que le syndrome du bébé secoué (SBS) ?
Le syndrome du bébé secoué – désigné sous le terme traumatisme crânien non accidentel par secouement (TCNA) depuis les recommandations de la Haute Autorité de Santé de juillet 2017 (réaffirmées en janvier 2022) – désigne un traumatisme crânien infligé à un nourrisson, typiquement de moins de 12 mois (pic 2-6 mois), par secouement violent et répété. Il se caractérise par une triade diagnostique : hématome sous-dural aigu (95 % des cas), hémorragies rétiniennes multiples bilatérales (70-85 %) et encéphalopathie aiguë. La HAS gradue le diagnostic en trois niveaux : écarté, probable, certain. Santé publique France et l’Inserm estiment l’incidence entre 200 et 500 cas diagnostiqués par an en France. Le taux de mortalité oscille entre 10 et 40 % selon les séries, et 75 % des survivants conservent des séquelles lourdes (handicap neurologique, cécité, épilepsie réfractaire, polyhandicap).
Quels sont les signes qui font suspecter un SBS ?
Les signes d’alerte cliniques sont : troubles de la vigilance (somnolence anormale, hypotonie, coma), convulsions, vomissements en jet, apnées, refus alimentaire, pâleur extrême, cris inhabituels. L’examen clinique révèle parfois une augmentation du périmètre crânien, une tension de la fontanelle, des ecchymoses. Le diagnostic exige une imagerie cérébrale (scanner + IRM), un fond d’œil par un ophtalmologue pédiatrique, un bilan de coagulation et des radiographies du squelette entier pour détecter des lésions osseuses anciennes. Le médecin qui suspecte un TCNA doit procéder à un signalement au procureur de la République (art. 226-14 CP, dérogation au secret médical) et à une information préoccupante auprès de la CRIP du conseil départemental.
La triade diagnostique suffit-elle à établir un SBS ?
Non. Depuis les recommandations HAS de 2017, la triade ne suffit plus, à elle seule, à poser un diagnostic de certitude. La HAS impose l’élimination des diagnostics différentiels : chute domestique, ressaignement d’un hématome sous-dural chronique, coagulopathies, malformations vasculaires, accouchement traumatique, maladies métaboliques (glutaricoacidurie de type I, syndrome de Menkes). Une revue systématique publiée par l’Institut Karolinska et l’agence suédoise SBU en 2017 a relevé l’insuffisance de la valeur diagnostique autonome de la triade. La Cour de cassation (Cass. Civ. 2e, 30 mai 2024) a imposé au juge de motiver son rejet du consensus médical HAS, sans pouvoir l’ignorer.
Comment une famille victime peut-elle engager les poursuites ?
Trois voies s’offrent à la famille. Première voie : plainte simple au commissariat ou directement au procureur de la République. En cas de classement sans suite ou d’absence de réponse dans les trois mois (art. 85 CPP), la famille peut saisir le doyen des juges d’instruction par plainte avec constitution de partie civile. Deuxième voie : constitution de partie civile directe dès l’ouverture de l’information judiciaire consécutive au signalement hospitalier. Troisième voie : saisine de la Commission d’indemnisation des victimes d’infractions (CIVI) du tribunal judiciaire, dans les 3 ans de l’infraction ou 1 an après la décision pénale définitive (art. 706-5 CPP). La CIVI peut indemniser même sans identification de l’auteur et sans procès pénal abouti (art. 706-3 CPP ; Cass. Civ. 2e, 30 mai 2024).
Quelle indemnisation pour un bébé secoué ayant des séquelles à vie ?
L’indemnisation repose sur la nomenclature Dintilhac de 2005, intégrée au Code des assurances par la loi n° 2025-797 du 11 août 2025. Pour un SBS avec polyhandicap stabilisé, les postes les plus lourds sont : assistance par tierce personne (18 à 22 € / heure x 24h / 24 x 365 jours, capital souvent > 2 M€), perte de gains professionnels futurs (capitalisation SMIC majoré jusqu’à 65 ans), dépenses de santé futures (rééducation, soins à domicile, chirurgies), frais de logement adapté (aménagement PMR), déficit fonctionnel permanent (souvent > 80 %), souffrances endurées (6-7/7), préjudice d’agrément, préjudice d’établissement, préjudice permanent exceptionnel. L’indemnisation totale (victime + parents) se situe classiquement entre 2 et 5 millions d’euros, avec dépassements fréquents au-delà pour les cas les plus lourds (état végétatif chronique). La décision du Conseil d’État du 31 décembre 2024, qui a partiellement censuré le référentiel ONIAM 2025, permet désormais d’écarter les fourchettes les plus basses et d’obtenir une évaluation in concreto des postes.
Les parents d’un bébé secoué peuvent-ils être indemnisés ?
Oui. Les parents – et plus largement les victimes par ricochet (fratrie, grands-parents) – bénéficient de plusieurs postes dédiés : préjudice d’accompagnement (soins prodigués pendant l’hospitalisation et la phase de rééducation), préjudice d’affection (barème 30 000 à 50 000 € par parent direct, 15 000 à 25 000 € pour la fratrie, référentiels Mornet 2024 et cours d’appel), préjudice économique (perte de revenus liée à l’arrêt professionnel d’un parent) et préjudice permanent exceptionnel de la victime par ricochet, reconnu par la Cour de cassation pour couvrir la survie handicapée prolongée du nourrisson (Cass. Civ. 2e, 21 novembre 2013, n° 12-28.168 ; applications ultérieures en contexte SBS par plusieurs cours d’appel 2021-2024). Les cours d’appel retiennent, pour les dossiers SBS les plus graves, des indemnités parentales dépassant 80 000 à 120 000 € par parent au titre du PPE.
Que faire si je suis placé en garde à vue pour suspicion de SBS ?
Exiger immédiatement l’assistance d’un avocat (art. 63-3-1 CPP) et exercer votre droit au silence (art. 63-1 CPP) jusqu’à l’entretien approfondi avec votre conseil. Les faits étant susceptibles de qualification criminelle (art. 222-7, 222-9, 222-14 CP), la garde à vue peut atteindre 96 heures en vertu de l’article 706-88 CPP (criminalité grave). Toute déclaration spontanée sera confrontée à des expertises médicales que vous ne connaissez pas. L’avocat peut accéder au PV de notification, au certificat médical, aux PV d’auditions (art. 63-4-2 CPP) et assister à toutes les auditions et confrontations. Un vice de procédure (défaut de notification du droit au silence, absence d’interprète, dépassement irrégulier du délai, perquisition sans assentiment écrit) peut fonder une nullité (art. 170 et s. CPP).
Puis-je demander une contre-expertise médicale ?
Oui. L’article 161-1 du CPP permet aux parties (mis en examen, partie civile) de solliciter des actes d’instruction. L’article 167 CPP prévoit la possibilité de demander une contre-expertise ou une expertise complémentaire lorsque le rapport initial présente des lacunes. La défense doit désigner un médecin-recours indépendant dès l’annonce de l’expertise judiciaire, assister aux opérations d’expertise (art. 164 CPP) et solliciter la désignation de sapiteurs (neuropathologue, coagulologue, ophtalmologue pédiatrique). La contre-expertise est particulièrement décisive sur deux points : la datation des lésions (hématome aigu / subaigu / chronique ; bilatéralité et couches des hémorragies rétiniennes) et l’exclusion des diagnostics différentiels. Plusieurs acquittements récents (Pau 2022, Hauts-de-Seine 2022, Rouen 2023, Niort 2024) reposent sur la mise en évidence d’un doute par expertise contradictoire.
Quel est le délai de prescription pour poursuivre les faits de SBS ?
Pour les crimes de violences ayant entraîné la mort (art. 222-7 CP) ou mutilation/infirmité permanente (art. 222-9 CP) sur mineur, le délai de prescription de l’action publique est en principe de 20 ans pour les crimes et 6 ans pour les délits (art. 7 et 8 CPP). Mais lorsque la victime est mineure au moment des faits, l’article 9-1 du CPP reporte le point de départ du délai à la majorité de la victime pour les infractions visées, en particulier celles de l’article 222-10 CP. Concrètement, un bébé secoué peut saisir la justice jusqu’à ses 38 ans pour un crime (18 + 20) et 24 ans pour un délit (18 + 6). Cette règle n’éteint évidemment pas la possibilité d’agir plus tôt, dès la révélation des faits. Pour la procédure civile et la CIVI, les délais spécifiques de l’article 706-5 CPP (3 ans des faits ou 1 an après décision pénale définitive) s’appliquent, avec relevé possible en cas d’empêchement (minorité, découverte tardive).
Pourquoi faire appel à un avocat spécialisé plutôt que seul ?
Pour une famille victime, l’avocat spécialisé en préjudice corporel et pénal : (i) constitue partie civile dès l’instruction ; (ii) commande une contre-expertise médicale si nécessaire ; (iii) optimise la saisine CIVI et l’évaluation Dintilhac in concreto ; (iv) négocie la provision maximale auprès du FGTI ; (v) plaide le préjudice permanent exceptionnel des parents. Les observatoires associatifs relèvent un écart moyen de + 40 à + 70 % entre l’offre initiale FGTI et l’indemnité obtenue avec conseil spécialisé. Pour un mis en cause, l’avocat pénaliste spécialisé : (i) intervient dès la première heure de garde à vue ; (ii) maîtrise le droit au silence et l’exploitation des PV ; (iii) commande une contre-expertise pluridisciplinaire ; (iv) reconstitue la chronologie et l’alibi temporel ; (v) soulève les nullités de procédure ; (vi) plaide la requalification, les peines aménagées ou l’acquittement au bénéfice du doute devant la cour d’assises. Dans un dossier susceptible de qualification criminelle (30 ans de réclusion encourue), l’intervention précoce d’un conseil spécialisé est déterminante sur l’issue.


